Instructions pour le travail comparatif Le but du travail comparatif se décline ainsi : 1) Premièrement, me démontrer que vous avez bien compris les conceptions de l’être humain que nous avons vu jusqu’à présent en retrouvant dans certains textes la preuve que ce sont des textes de telle ou telle conception de l’être humain. 2) Deuxièmement, comparer deux textes sur un même thème. Concrètement, cela signifie que vous devez prendre un texte « libéraliste » et un texte « existentialiste » portant sur le même thème, me prouver que ce sont des textes libéraliste et existentialiste et comparer leur conception respective d’un même thème par le biais des textes (ex : le travail selon A. Smith vs. le travail selon Sartre). Ce travail se divisera donc ainsi : Introduction : Dans l’introduction, il devra y avoir les éléments habituels : Sujet amené, sujet posé et sujet divisé. Développement : Le développement sera composé de 3 paragraphes. Dans les deux premiers, vous devez prendre successivement un texte « libéral » et un texte existentialiste sur un même thème (ex : « société ») et me démontrer que ces textes sont bel et bien représentatifs de ces conceptions de l’être humain. La structure de ces deux paragraphes est la même que dans vos dissertations pour le cours de français (idée principale, idées secondaires, explication, etc.). Vous devez vous servir d’ au moins 2 citations par texte pour illustrer qu’il s’agit de textes appartenant au libéralisme et à l’existentialisme. Une fois ces deux paragraphes écrits, vous devrez maintenant comparer leur conception du thème choisi. Dans ce troisième paragraphe, vous devrez d’abord faire ressortir les conceptions libérale et existentialiste de ce thème (par exemple, que dit le texte libéral sur la femme? Et qu’en dit le texte existentialiste?). Ensuite, vous devez comparer celles-ci, en discutant les similitudes et les différences que vous retrouvez dans ces deux textes à leur sujet. (ex : quelles sont les différences et les similitudes entre comment libéralisme conçoit la liberté dans le texte de John Stuart Mill et ce qu’en dit l’existentialisme sartrien dans l’Être et le Néant?). Conclusion : Finalement, dans la conclusion, vous devez brièvement résumer le développement, et faire une « ouverture » à la toute fin. Voilà. /// Le libéralisme En gros, on peut distinguer deux tendances principales à l'intérieur du courant appelé « libéralisme »: un libéralisme « politique » et un libéralisme « économique ». Alors que l'un se soucie davantage des limites au pouvoir politique, l'autre tente plutôt de trouver les lois inhérentes au commerce dans la société civile. Nous aborderons tout d'abord le premier. Le libéralisme politique: John Locke John Locke est un philosophe né en 1632 près de Bristol en Angleterre. Il est couramment considéré le « père » du libéralisme. Bien que certaines tendances propres au libéralisme aient déjà fait leur apparition auparavant, Locke lui donne une première formulation cohérente qui pose la base de tout le libéralisme. Pour comprendre sa philosophie politique, il est cependant essentiel de la replacer dans son contexte historique. Locke a vécu les deux grandes révolutions de l’Angleterre. En 1649 d’abord, le roi est décapité et une république (le Commonwealth of England) remplace la monarchie. La monarchie est restaurée en 1660 mais en 1688, la monarchie est finalement dépouillée de tout moyen d’accaparer le pouvoir : la monarchie absolue est résolument abolie et est remplacée par une monarchie constitutionnelle et parlementaire. Ces évènements s’inscrivent dans le long processus au cours duquel les gouvernements d’Europe seront soumis à la critique, ou la résistance de la société civile : le pouvoir du roi est conditionnel et révocable, il peut être illégitime . C’est dans ce cadre que Locke s’interroge sur la nature et l’origine du gouvernement civil. Autrement dit, sous quelle conditions les citoyens se doivent-ils d’obéir au pouvoir politique? Ou encore, quelles sont les limites du pouvoir? Pour ce faire, Locke a recourt à une stratégie argumentative déjà employée avant lui par Hobbes et après lui par Rousseau : le retour en pensée à un certain « état de nature ». Si on juge adéquatement de l’état de l’être humain dans la nature, avant la constitution d’une société civile, on sera aussi en mesure de juger de l’origine et du but de l’institution d’un pouvoir politique. Voici comment se dessine cet état de nature chez Locke : Dans l’état de nature, les hommes sont libres et égaux. Libre pourquoi? Parce que personne n’est soumis aux autres. Il n’y a ni loi, ni tribunal, ni esclavage. Donc, personne n’est en mesure d’imposer sa domination à autrui. Par conséquent, les hommes ne sont pas uniquement libres mais également égaux, car personne n’est assujetti aux autres. Mais cette liberté n’est pas la liberté de faire n’importe quoi, n’importe quand, à n’importe qui. Par nature, l’homme possède une faculté que n’ont pas les autres animaux : la raison. C’est dans sa raison qu’il trouve les règles qu’il doit suivre par nature, ce que Locke appelle les « lois de la nature ». Les hommes ne peuvent donc pas faire tout ce qu’ils désirent. Ils ont le devoir de : - Conserver leur propre vie - Respecter la vie, la liberté, les biens d’autrui - S’efforcer de mener une vie paisible (la seule violence qu’elle autorise est l’autodéfense) - Respecter la parole donnée, les contrats Ces droits sont inaliénables, c'est-à-dire qu’ils ne peuvent être transférés, vendus ou abandonnés (même volontairement). Cela veut dire que par nature, les hommes ont droit à la propriété (l’appropriation personnelle de biens) et à l’échange (régi par des promesses et contrats). Sur quoi se fonde la propriété? C’est le travail qui justifie la propriété privé : celui qui mélange sa sueur à la terre, qui dépense de l’énergie pour produire, entretenir ou récolter des biens a un droit naturel à la jouissance exclusive de celle-ci. On voit que déjà dans la nature, les hommes détiennent des biens auxquels ils ont droits, et peuvent les échanger contre d’autres biens (c’est déjà tout le système économique ultérieur qui est anticipé chez Locke..). Mais si les hommes se portent déjà très bien dans l’état de nature, et les droits de tous et chacun sont respectés par tous, pour quelle raison émergerait un pouvoir politique « supplémentaire »? Pour Hobbes, la justification de l’état civil venait de la guerre de tous contre tous. En effet, pour lui, l’homme n’est pas paisible par nature, mais plutôt un loup pour les autres hommes : chacun cherche son intérêt personnel, et donc tous vivent dans la crainte de se faire dérober sa vie ou ses biens. Donc, pour Hobbes, le pouvoir politique tient son origine de l’égoïsme naturel de l’homme, c’est un « pis aller », une légère amélioration par rapport à l’état de nature. Même si le pouvoir est absolu et peut abuser, au moins il assure une certaine sécurité/stabilité. Pour Locke, cette justification est différente. Dans l’état de nature, les hommes se conduisent selon leur raison, et on légitimement recourt à la force quand leurs biens sont menacés, ce qui rééquilibre l’ordre naturel. Par contre, l’homme étant un être de passion, il arrive parfois que sous le coup de l’injustice, l’homme dépasse les limites d’une punition juste. Bref, l’homme tend à s’emporter et réagir exagérément. Ces écarts mènent parfois à l’état de guerre (par la surenchère de punitions, vendettas, etc.), qui est la pire situation pour l’être humain (là-dessus, Locke s’accorde avec Hobbes). Selon Locke, l’homme a été assez intelligent et rationnel pour admettre la nécessité d’un arbitre, d’un tiers parti qui saura trancher les conflits entre les hommes. Ils se sont par conséquent assemblés en société civile et ont institué le pouvoir politique pour palier ces problèmes potentiels. Ainsi, les hommes abdiquent leur droit naturel à se faire justice eux-mêmes et confient ce pouvoir à une institution neutre : ce sera le tribunal. Donc, alors que pour Hobbes le pouvoir politique a comme tâche principale de préserver la paix sociale en étouffant toute guerre civile, pour Locke la tâche principale du gouvernement consiste à garantir les droits naturels de l’homme, assurer leur respect le plus impartialement possible. C’est ainsi que naît le Magistrat, ou autorité politique (constitué pour Locke de deux « branches », à savoir, le législatif, chargé d’énoncer des lois écrites, et l’exécutif, chargé de veiller à ce que ces lois soient appliquées et respectées). Cette « naissance » se fait en deux temps, ce qui est très important. Dans un premier temps, les hommes s’assemblent et décident de constituer la société civile : c’est le moment « constitutif ». Avant même qu’une autorité soit désignée, qu’un chef ou un roi soit mis en place, la société civile doit se former, il faut qu’un « contrat » (explicite ou implicite) soit passé entre les hommes pour s’entendre sur les termes de cette association. Ce n’est qu’ensuite que cette société civile nouvellement formée se soumet à une autorité légitime. Autrement dit, la société civile est antérieure à l’autorité politique, ce qui signifie que cette dernière est révocable, même si la première reste intacte. Donc, Locke admet un droit à la résistance, à la contestation contre un pouvoir devenu illégitime. Tant que la confiance règne entre la société et le pouvoir, tant que le pouvoir se soumet aux conditions émises par la société civile et ne glisse pas dans la tyrannie, les citoyens obéissent à bon droit. Cette soumission au pouvoir politique n’est donc jamais totale (alors que pour Hobbes elle l’était), elle est toujours révocable : nous gardons toujours nos droits naturels. On se demande également à l’époque le rôle des États en contexte de conflits religieux. Alors que saint Augustin (philosophe/théologien chrétien du 4e -5e siècle) prônait la subordination du politique au religieux et Machiavel (philosophe politique du 15e -16e siècle) l’utilisation par le roi de la religion à des fins politiques, Locke formule un principe central du libéralisme, que soutiendront également ses successeurs : l’État et l’Église doivent être strictement séparés. Alors que l’État s’occupe de la vie « extérieure » des citoyens, c’est-à-dire les actions de ceux-ci entre eux, l’Église s’occupe plutôt de la vie « intérieure ». Ils ont chacun leur domaine propre, et ils n’ont aucune prétention légitime à commander l’autre. L’État ne doit pas interférer avec une Église, ou en favoriser une autre, mais, en sens inverse, les citoyens doivent respecter les lois de l’État, même si leur croyance leur dicterait un autre comportement. Bref, Locke promeut la tolérance religieuse, il confine la vie intime religieuse à la vie privée. Quelles leçons tirer pour caractériser le libéralisme? Tout d’abord, il est primordial de souligner l’accent mis sur l’individu, sur ses désirs, ses besoins, sa propriété. Bref, sur sa liberté. Ces deux termes commencent à prendre une importance qu’ils n’avaient jamais eu, et esquissent les contours d’une vision du monde originale. Ce sont des idées qui n’auraient pas même pu être pensées dans l’antiquité grecque ou dans l’empire romain. La liberté n’est plus le destin grec de la tragédie grecque, ni la liberté chrétienne du péché originel (c’est-à-dire de pourvoir refuser la grâce de la foi) : elle est la liberté au sens moderne de mener la vie qu’on veut, de croire ce qu’on veut, liberté limitée uniquement par les autres hommes. En accord avec Hobbes, Locke pense la société à partir de l’individu, mais chez Locke, l’autorité est révocable : l’homme reste, même dans la société civile, pleinement libre et peut donc remettre en question l’autorité. On a d’ailleurs appelé le libéralisme le « gouvernement de la liberté ». Dans un tel cadre, l’État est là pour régler les rapports d’échange et protéger la propriété privée, deux droits tout à fait naturels pour Locke : il n’a pas d’autre rôle que de garantir les rapports spontanés entre les membres de la société et arbitrer les conflits. Si son action dépasse ces conditions strictes, il devient illégitime et peut être renversé. C’est cette conception de l’homme et du monde qui fournit la clé pour bien comprendre l’optique dans laquelle furent écrites les constitutions des États européens et américains depuis plus de 300 ans : un simple coup d’œil au « Bill of rights » anglais de 1688, à la constitution américaine de 1787 ou même à la constitution canadienne de 1982 (voir le power point) suffit pour s’en convaincre. L’optique reste toujours la même : protéger les droits des individus d’abord et avant tout, et s’assurer que le pouvoir ne soit monopolisé par personne (par exemple, en divisant les pouvoirs en législatif (Parlements), exécutif (ex : cabinet de ministres) et judiciaire (ex : la Cour Suprême du Canada). L’esprit des constitutions modernes est vastement libéral, et cette façon de voir le monde est encore monnaie courante… Le libéralisme économique Le premier grand représentant du libéralisme économique est Adam Smith. Qui était Adam Smith? Quelques repères biographiques:  né le 5 juin 1723 à Kirkcaldy en Écosse  Adam Smith part étudier à Glasgow à l’âge de 14 ans et y reste de 1737 à 1740.  Smith obtient à l’âge de vingt-sept ans la chaire de logique à l’université de Glasgow et plus tard celle de philosophie morale  En 1759, publie la Théorie des sentiments moraux .  De 1764 à 1766, voyage en Europe comme tuteur d’un jeune Duc. Rencontre Voltaire et les physiocrates  1766: Il revient en Écosse et commence à rédiger Recherche sur la nature et les causes de la richesse des nations , qu’il publie finalement en 1776  Jusqu’à la fin de sa vie, est tour à tour commissaire aux douanes à Édimbourg, vie seul avec sa mère, et devient même recteur de l’Université de Glasgow  Smith meurt le 17 juillet 1790 à l’âge de soixante-sept ans L'oeuvre qui nous intéresse ici est la Recherche sur la nature et les causes de la richesse des nations , ou, pour faire plus court, La richesse des nations . En effet, au contact des physiocrates en France, Smith s'intéresse de plus en plus à la source de la richesse des nations, et y consacre son oeuvre principale. Cette oeuvre, est absolument capitale dans l'histoire de la science économique. Bien qu'empruntant énormément à ses prédécesseurs et contemporains, ce livre est le premier traité systématique et cohérent sur l'économie. Il s'attaque d'abord et avant tout à deux cibles: les physiocrates et les mercantiliste (autre école de pensée économique). Qu'en est-il de son contenu? Adam Smith commence par s'émerveiller de l'abondance des richesses à son époque. Même l'ouvrier le plus modeste jouit de biens dont un roi africain de -10000 avant Jésus-Christ n'avait aucune idée. C'est là qu'est la véritable richesse selon Smith: dans la production d'objets, d'outils, de biens de consommation. Contrairement aux mercantilistes, qui croyaient trouver la source de la richesse dans les métaux précieux, et aux physiocrates, qui croyaient que la seule véritable source de richesse était l'agriculture, Smith croit plutôt qu'elle réside dans la production humaine sous toutes ses formes. D'après Smith, si l'ouvrier du 18e siècle a autant de richesses, c'est à cause de la division du travail. Smith observe par exemple une fabrique d'épingle. Dans cette fabrique, où seulement 10 employés travaillent, on produit quotidiennement des milliers d'épingle. Par contre, si chacun des employés devaient produire individuellement leurs épingles, ils ne produiraient sans doute pas plus d'une épingle par jour! C'est la division du travail qui permet un gain de productivité aussi impressionnant. Au lieu d'individuellement faire les 17-18 opérations différentes nécessaires pour produire une épingle, chacun n'est, dans cette fabrique, responsable que d'une ou deux opérations. Plus le travail est divisé en opérations simples, plus les travailleurs sont efficaces. En effet, la division du travail permet trois gains importants: 1. Accroissement de l'habileté 2. Diminution ou élimination du temps de transition 3. Inventivité accrue 1. Accroissement de l'habileté Si chaque personne ne fait qu'une ou deux opérations de la confection d'un objet, il deviendra rapidement très habile pour les exécuter. Par exemple, s'il n'y a pas de division du travail et que chaque personne doit être à la fois boulanger, boucher, fermier, tisserand, éleveurs, etc., il ne deviendra jamais maître d'aucun de ces métiers. Par contre, si chaque villageois n'est chargé que d'un métier, chacun deviendra beaucoup plus habile à faire son travail. 2. Diminution du temps de transition Dans la production de la plupart des choses, il y plusieurs étapes, plusieurs opérations qui demandent des instruments différents, une attention différente, des gestes différents. Si quelqu'un doit confectionner des habits à partir de la laine de ses moutons, celui-ci perdra beaucoup de temps à changer d'un type d'exercice à l'autre (des moutons au métier à tisser, du métier à tisser à la machine à coudre, de la machine à coudre au mannequin, etc.). De plus, ayant à changer d'opération constamment dans sa journée, celui-ci ne sera jamais vraiment bien concentré dans aucune. Bref, sans division du travail, on perd énormément de temps. Par contre, si chacun reste à sa position dans la chaîne d'opération, on coupe tout ses temps morts, et on peut par conséquent faire plus, en moins de temps. 3. Inventivité accrue Dans une fabrique où le travail est divisé, chacun connaissant excessivement bien son travail, chacun est plus à même d'inventer des machines, des mécanismes pour accélérer son ouvrage. De plus, si la division du travail est assez avancée, on peut même avoir des employés dont la seule tâche est d'inventer, et donc de nouvelles trouvailles sont élaborées plus rapidement. Qu'est-ce qui a permis cette magnifique division du travail, responsable de notre enrichissement à tous? C'est le penchant naturel de l'homme à échanger qui en est la cause. Sans échange, aucune division du travail n'est possible. Si je n'échange pas et ne produit que du pain, je vais mourir bien assez vite. Par contre, si je peux échanger mon excédent de pain contre de la viande et des légumes, alors je pourrai me consacrer entièrement à la boulangerie. De plus, plus l'échange est étendu, plus le marché est grand, plus le travail peut être divisé. Un village où n'habitent que 50 habitants ne peut avoir un éleveur de mouton, un producteur de patate, un producteur de chou, un producteur de blé, etc. Chacun devra être en charge de plus d'opération, la division du travail ne sera pas très développée. Mais pour échanger des objets entre eux, on doit pouvoir leur trouver un dénominateur commun, une mesure d'équivalence entre les choses. Bref, on doit pouvoir fixer une valeur aux choses. Le terme \"valeur\" lui-même a deux sens. Un objet a de la valeur dans la mesure où il a une utilité pour moi, on parle ainsi de la valeur d'usage . Par exemple, l'eau et l'air ont une grande valeur d'usage. Mais on parle de valeur aussi dans le sens de ce que l'objet vaut par rapport aux autres objets, c'est ce qui va déterminer combien d'objet X je pourrai échanger contre l'objet Y: on parle de la valeur d'échange . Par exemple, une patate peut valoir deux carottes. Ces deux sens de \"valeur\" sont donc très différents: l'eau a une valeur d'usage très élevée, mais une valeur d'échange presque nulle, et inversement, un diamant a très peu de valeur d'usage, mais une très grande valeur d'échange. Ce qui nous importe ici est la valeur d'échange. Comment la détermine-t-on? Comme nous le disions, on doit pouvoir trouver une mesure commune aux choses. Ce \"quelque chose\" de commun, c'est le travail . En effet, c'est la seule chose qui me permet de comparer une cuillère et une pastèque: les deux objets ont pris un certain temps à produire, un certain effort. La valeur d'un objet (on parle toujours de la valeur d'échange) est donc proportionnelle au travail qui y est \"incorporé\". Par exemple, si chasser un castor prend 4h, alors qu’il faut 8h pour chasser un orignal, mon castor vaudra la moitié d’un orignal. Cela se complique avec les biens qui sont plus transformés qu’un castor, mais le principe reste le même : ce n’est que le calcul qui devient plus complexe. Par exemple, là où le marché est très développé, et où il existe des fabriques et des investisseurs, il faut calculer dans la valeur réelle de la chose la rente (soit la somme due au propriétaire pour l’usage de ses biens – comme sa terre ou son immeuble, par exemple), le travail qui y est incorporé (incluant les matériaux utilisés) et un profit, le « salaire » du commerçant. Comme la comparaison des heures de travail est plutôt impraticable à plus grande échelle, de même que le « trimballement » de marchandise à gauche et à droite, on a inventé la monnaie, qui, en plus d’être portable facilement, rend les échanges plus faciles : on n’a qu’à construire un marché public au milieu du village, où chacun échange sa production contre de l’argent, pour ensuite échanger son argent contre d’autres denrées. Bien que divers objets ont été utilisés comme monnaie dans l’histoire humaine, on s’est rendu compte un jour que les métaux précieux faisaient de très bonnes monnaies, d’où l’utilisation d’or, d’argent, de cuivre, etc. pour médier les échanges. Pourtant, il ne faut pas confondre la valeur réelle ou naturelle (ou prix réel/naturel) avec sa valeur en argent . Selon les circonstances, un objet ayant une certaine « vraie » valeur (sa valeur en temps de travail accumulé et concrétisé dans un objet) peut être échangé à un prix inférieur ou supérieur à celle-ci. Sa valeur en argent est appelée sa valeur « nominale ». Si il y a un surplus de biens d’une certaine sorte – par exemple, des poitrines de poulet – par rapport au nombre que les gens sont prêts à acheter au prix réel, le marchand n’aura d’autre choix que de réduire le prix de celles-ci pour les écouler, même si c’est en dessous du prix réel. Si par contre il manque de poitrines de poulet pour le nombre d’acheteurs prêts à payer le prix réel, le marchand pourra augmenter le prix nominal de celles-ci, car certaines personnes se montreront très certainement prêts à débourser un montant supérieur pour ne pas se priver de poitrine de poulet. Donc, selon le jeu d’offre (le nombre de biens offerts par les marchands) et de demande (le nombre de biens que sont prêts à acheter les consommateurs), le prix nominal peut varier. C’est la « loi de l’offre et de la demande » mais ce n’est qu’un siècle plus tard qu’on lui donnera ce nom. Mais comme un prix nominal trop élevé procure un grand profit pour le producteur de poitrine de poulet, le nombre de concurrent risque d’augmenter. Stimulé par la perspective de profit, certaines personnes se tourneront vers le marché de la poitrine de poulet pour profiter eux aussi de cette belle occasion d’affaire. Si par contre le nombre de poitrine de poulet augmente trop, le profit de tous les producteurs de poitrine de poulet sera très réduit, sinon inexistant, et donc certains se retireront. Le marché de la poitrine de poulet tendra donc à s’équilibrer, et donc le prix restera près de la valeur réelle, grâce à la concurrence. Mais inversement, les producteurs seront eux aussi contents car ils retireront quand même un profit (même s’il n’est pas aussi faramineux qu’au départ). Smith dit qu’ainsi, par le jeu du marché (appelé plus tard « la main invisible du marché »), le prix nominal tend à graviter autour du prix réel : « Le prix naturel est donc, pour ainsi dire, le point central vers lequel gravitent continuellement les prix de toutes les marchandises ». Selon lui, si tout le monde veille à son intérêt égoïste (les consommateurs essayant d’avoir le prix le plus bas, et les producteurs le prix le plus haut), l’intérêt de tous sera favorisé : ni les consommateurs, ni les producteurs ne sont perdants. Donc, une économie de marché (où chacun tente de favoriser au maximum son propre intérêt) laissée à elle-même donne un prix juste, qui est bon pour tout le monde. Au contraire, si un secteur de l’économie est monopolisé (où il n’y a qu’un agent économique), les prix seront les plus possibles. Citation : Le prix de monopole est, à tous les moments, le plus haut qui soit possible de retirer. Le prix naturel ou le prix résultant de la libre concurrence est, au contraire, le plus bas qu’on puisse accepter, non à pas à la vérité à tous les moments, mais dans l’ensemble pour un temps un peu considérable. L’un est, à tous les moments le plus haut qu’on suppose qu’ils consentiront à donner; l’autre est le plus bas dont les vendeurs puissent généralement se contenter, pour pouvoir en même temps continuer leur commerce. […] En d’autres termes, à long terme, une économie soumise uniquement au simple mécanisme de l’offre et de la demande donne les meilleurs résultats possibles pour tous. Par rapport à ce beau mécanisme, les États ne peuvent que jouer les trouble-fêtes. Smith observe à son époque que les États d’Europe ont une influence négative sur l’économie. Pour Smith, il est clair que l’État ne peut que nuire au jeu de l’offre et la demande, et ne devrait par conséquent pas jouer de rôle dans l’économie. Dans ce contexte, Smith fixe les responsabilités de l’État aux trois rôles suivant : protéger la société contre toute violence intérieure ou extérieure, protéger tous les membres de la société contre l’injustice ou l’oppression causée par un autre membre, fournir des infrastructures et des institutions publiques, qui sont bénéfiques à la société, mais qu’un entrepreneur privé ne peut pas financer lui-même profitablement. Autrement dit, l’État se doit de protéger l’ordre spontané de l’économie et non s’ingérer dans celui-ci. Il doit instituer une police et une armée quand cela est nécessaire, pour préserver la sécurité dans la société (ce qui nuit au commerce). Il doit pouvoir réparer les injustices, donc instituer un tribunal et des lois. Finalement, il doit fournir des biens que l’entreprise privée ne peut fournir efficacement ou profitablement, comme dans le cas de l’éducation publique ou des routes. Encore une fois, l’accent est mis sur les limitations du pouvoir : l’État agit bien quand il n’agit justement pas (c’est la doctrine qu’on appelle du « laisser-aller »). Voilà ce qui est commun à tout libéralisme. L’ordre social se porte bien par lui-même, et l’État ne fait que fournir des garanties à celui-ci. Si l’État a un rôle actif, que ce soit politiquement envers les citoyens (invasion de leur sphère privée, comme par exemple policer les mœurs) ou économiquement envers les investisseurs ou travailleurs (monopoles d’État, subventions, favoritisme national, etc.), il outrepasse son mandat de base : il devient illégitime. Donc, on doit absolument protéger l’individu (en tant que citoyen, travailleur ou consommateur) contre la potentielle action du gouvernement. On peut par conséquent tirer les caractéristiques suivantes du libéralisme en général : - Un accent très prononcé sur l’individu : tout part des individus, et l’ordre social n’est envisagé qu’à partir de ceux-ci. - La liberté se réalise : les hommes sont libres par nature (c'est-à-dire faire se qu’ils veulent à l’intérieur de certaines limites seulement), et l’État n’est là que pour l’aider à se réaliser pleinement. Pareillement, dans l’économie, plus le marché s’étend, plus la division du travail progresse, plus les hommes sont libres puisqu’ils peuvent ainsi faire le métier qu’ils veulent et non plus seulement faire comme leurs parents. - Un ordre social spontané : l’État n’a nul besoin d’essayer d’harmoniser activement la société, celle-ci s’organise déjà toute seule. - La « naturalité » : c’est par nature que l’être humain a une propriété et peut l’échanger, par conséquent, l’économie de marché est naturelle aussi. Seul l’État et ses institutions (tribunaux, parlements, etc.) sont « artificiels », mais ne sont là que pour préserver ce qui est déjà là.